Les trois ères du Dharma

Shoho, Zoho et Mappo

Pour le bouddhisme, tous les phénomènes de l’univers, et l’univers lui-même, sont sujets au cycle apparition, croissance, décadence et disparition. Il en est de même pour le bouddhisme (1). Le Dharma de Shakyamuni (son enseignement) obéit à ce cycle. Son pouvoir, son effectualité salvatrice, considéré comme à son apogée à la mort du Bouddha, est appelé à s’affaiblir au cours des siècles suivants jusqu’à devenir totalement inopérants. C’est ce qu’affirment un certain nombre de sûtras et commentaires en Inde, Chine et Japon.
Parmi ceux-ci, le Sûtra du rugissement du roi qui fait tourner la roue (pali Cakkavatti Sihanada Sutta), du Hinayana, présente cette décadence graduelle du Dharma de Shakyamuni dans notre monde de Jambudvipa gagné par la violence, la haine, la folie destructrice, la perte de toute sagesse humaine et même le raccourcissement de l’espérance de vie. Cette concomitance entre le déclin du bouddhisme et la dégradation des comportements sociaux et des conditions de vie est la conséquence logique de la relation étroite qui existe entre la morale (ou les valeurs) qui guide la société et le karma des personnes qui composent celle-ci. Ce sûtra explique, en outre, qu’après la disparition de toute trace du bouddhisme, le bodhisattva Maitreya reviendra d’un autre univers pour remettre en route la roue du Dharma en exposant un nouvel enseignement.

Le Mahayana se montre un peu plus précis. Le Sûtra de la grande assemblée (skt Mahasamnipata sûtra), une compilation de sûtras, décrit trois périodes subdivisées et qui forment cinq âges de 500 ans :
Le Dharma correct (jap. Shōhō), ou « jours de la Loi correcte » qui comprend :
l’âge de l’illumination
l’âge de la méditation
Le faux Dharma (jap. Zōhō), « jours de la Loi formelle » ou encore « jours moyens de la Loi » divisé ainsi :
l’âge de la lecture, la récitation et l’écoute
l’âge de la construction des temples et des stupas
La fin du Dharma (jap. Mappō) ou « derniers jours de la Loi » caractérisée par des guerres, troubles sociaux, famines, épidémies, catastrophes naturelles et l’affaiblissement, puis la disparition, d’une doctrine bouddhique devenue confuse jusqu’à la perte de tout son pouvoir salvateur.
Schématiquement, l’âge de l’illumination est celui où les disciples de Shakyamuni accèdent effectivement à l’Éveil par la pratique de ses enseignements et l’âge de la méditation celui où ils peuvent encore progresser sur la Voie de manière limitée. Durant les deux âges suivants, les adeptes ne disposent plus que de la possibilité d’améliorer leur karma (bonnes rétributions) par les rituels et la pratique des offrandes. Dans le dernier, l’âge de la fin du Dharma, le bouddhisme ancien, lié au Bouddha historique, n’a plus d’effet.
Ci-dessus, les quatre premières périodes s’étendent ensemble sur deux mille ans, mais c’est une version qui ne fait pas l’unanimité, comme nous le verrons. En ce qui concerne les dates, la plus importante étant celle de l’extinction du Bouddha qui marque le début des cinq périodes, il règne aussi une certaine confusion. Les historiens modernes l’estiment sur une large fourchette, entre 483 et 383 avant notre ère, les traditions anciennes la situent entre 949 et 543 avant notre ère.
En Chine, la mort du Bouddha Shakyamuni a été placée dans la cinquante-deuxième année du règne du roi Mu (949 avant notre ère) et les trois périodes ont été calculées ainsi : 500 + 1000 + 10 000. Ce qui fait commencer les derniers jours de la Loi au milieu du sixième siècle de notre ère. Le Japon médiéval a repris la date chinoise de 949, cependant, il a choisi ce qui est détaillé plus haut : (500 x 2) + (500 x 2) + 500. Ainsi, dans ce pays, la fin du Dharma commence-t-elle vers 1050 de notre ère.
Dans la Lampe pour la fin du Dharma (jap. Mappo Tomyo ki) un ouvrage daté de 801, mais à l’origine incertaine, Saicho, le fondateur de l’école Tendai, reprend ce dernier compte. En conséquence, selon lui, les jours moyens de la Loi sont sur le point de s’achever. Si le bouddhisme de Shakyamuni est appelé à survivre, il n’y aura plus aucun effet ni preuve (l’Éveil) provenant de son enseignement. Les préceptes ne seront plus observés, et donc, même un prêtre qui ne respectera pas les préceptes sera vénéré comme un maître par le peuple. La pensée religieuse sera en pleine confusion.

Le texte de Saicho a grandement influencé les courants du bouddhisme japonais de la période Kamakura (1185-1333), ce qui a eu pour conséquence indirecte la fondation de nouvelles écoles : Rizai et Soto (zen), Jodo et Nenbutsu (amidisme), Nichiren, etc. Ces courants cherchaient de nouvelles voies, des voies qui s’écartaient des enseignements « classiques » du Bouddha, considérés comme caducs. Le zen refusait la transmission par les sûtras, l’amidisme faisait appel à un autre bouddha, Amida, régnant sur un univers exempt d’impuretés la « terre pure », (voir article Éveil et nirvana) enfin, Nichiren s’est basé sur le Sûtra du Lotus, qui contenait en lui-même tous les éléments pour concilier tradition et adaptation à une nouvelle ère, pour en faire la pratique ultime du bouddhisme pour le futur sous la forme de Nam Myoho Renge Kyo et du Gohonzon.
Dans le Sûtra, contrairement à ceux du Hinayana, le Bouddha n’annonce pas la venue salvatrice de Maitreya dans un lointain futur pour apporter à l’humanité un nouvel enseignement, il désigne le Sûtra du Lotus comme le Dharma pour les derniers jours de la Loi, dont il a confié la propagation aux bodhisattvas sortis de la terre. Il déclare dans le XXIIIe chapitre : « Pour cette raison, Fleur-souveraine-Constellation, je te confie ce chapitre sur les Actes antérieurs du bodhisattva Roi-de-la-Médecine. Quand je serai rentré dans l’extinction, dans la dernière période de cinq cents ans, il te faudra le propager largement en terre étrangère et à travers tout le Jambudvipa, sans jamais le laisser disparaître… »

Selon Nichiren, il existait une autre raison, en dehors du processus naturel cyclique de naissance et mort, pour expliquer la décadence du Dharma de Shakyamuni : les hommes vivant à l’époque de la fin de la Loi n’ont pas de lien karmique avec celui-ci, ils n’ont jamais reçu de lui la graine de l’Éveil. Cependant, ils peuvent la recevoir en pratiquant le bouddhisme de l’ensemencement qui plante la graine primordiale de l’Éveil dans leur vie. Avec Nam Myoho Renge Kyo, ils achèvent le processus de maturation et de récolte au cours de leur présente vie. (Voir note 23 d’Éveil et nirvana)
l’entrée dans la période des derniers jours de la Loi, l’apparition annoncée de toutes sortes de désordres sociaux, famines, guerres, épidémies, s’est révélée en fait bien réelle. À l’époque de Nichiren, il y a eu des tentatives de coup d’état, des famines, des périodes de sécheresse, et l’invasion manquée des Mongols, vus par les japonais, et avec raison, comme des exterminateurs sans-pitié. Cela explique en grande partie pourquoi Nichiren s’est montré si déterminé à propager Nam Myoho Renge Kyo et à débarrasser le pays de doctrines erronées qui l’entraînaient dans le chaos. Dans L’enseignement pour l’époque de la fin de la Loi – EdN 115, il écrit : « Néanmoins, comme Shanwuwei, les moines de l’école Shingon, les fondateurs et les moines de l’école Zen ont rejeté le Sûtra du Lotus, et tous les habitants du Japon sont maintenant convertis à leurs enseignements, semblables en cela à ceux qui se laissèrent tromper par les rebelles Masakado et Sadato. Le Japon est désormais au bord de la ruine parce qu’il est, depuis de nombreuses années, l’ennemi juré de Shakyamuni, de Maints-Trésors et des bouddhas des dix directions et parce que, en plus, la personne qui dénonce ces erreurs est persécutée. De telles offenses s’ajoutant ainsi les unes aux autres, notre pays encourra bientôt la fureur du ciel. »
Il a ainsi toujours agi dans l’urgence, parfois au risque de sa vie. Ceux qui se montrent critiques envers ce qu’ils considèrent comme de l’intolérance devraient étudier de plus près l’histoire du bouddhisme au Japon. Ils se rendront compte qu’il n’a pas été le seul a vouloir réagir aux périls de cette époque troublée de la fin de la Loi, et que d’autres se sont montrés réellement violents.

Note :
1 – Les trois périodes ne concernent pas le seul Dharma de Shakyamuni et notre univers, elles se rapportent parfois à d’autres bouddhas et d’autres mondes cités dans les sûtras. Ainsi, le chapitre XX du Sûtra du Lotus y fait-il référence à propos du bouddha Roi-Son-majestueux et il décrit l’apparition du bodhisattva Jamais-méprisant au cours de la deuxième période, celle de la loi formelle.

 

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