Bouddhisme et mythologie

De nombreux êtres mythiques peuplent les textes bouddhiques chinois, tibétains ou japonais, de Brahma ou Shakra, jusqu’à d’obscures divinités tutélaires. Sans doute, à une époque lointaine croyait-on vraiment à leur existence, tout en comprenant intuitivement qu’ils étaient une façon de conceptualiser un principe universel ou particulier qu’on ne pouvait saisir par l’intellect. Comment comprendre la foudre quand on ignore l’existence de l’électricité ? Mais ne pas la comprendre ne signifie pas lui nier tout existence. Il est donc plus pratique de lui attribuer une personnalité, de lui coller une étiquette divine, ne serait-ce que pour la nommer et ainsi en tenir compte. Dans ce système, la divinité joue dans l’univers le rôle de l’inconnue pour les mathématiques.
Les adeptes du bouddhisme, suivant en cela l’esprit de leur fondateur, ont toujours cherché à préserver leur foi, leur pratique et l’esprit le plus essentiel de leur philosophie tout en s’adaptant à leur époque et leur pays. C’est ainsi que des divinités indiennes, japonaises ou autres ont pu être assimilées sans heurts par cette religion athée, prenant ainsi un sens tout nouveau, en accord avec le Dharma. Voici donc quelques unes de ces divinités.

Les huit Rois des nagas

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Sculpture de Naga à sept têtes devant la salle d’audience royale Phnom Penh, Cambodge. © Stephan Schulz

(Jap. Hachi Dai Ryo-o, skt Astanagaraja). S’ils sont parfois traduits en français par le mot dragon, ces êtres mythiques propres à l’Inde sont décrits comme des serpents géants dotés de plusieurs têtes anthropomorphes ; leur nom sanskrit, naga, signifie d’ailleurs serpent. En passant en Chine, puis en Corée et au Japon, avec les textes bouddhiques, ils ont été assimilés aux dragons légendaires de ces pays et ont pris leurs noms locaux (par exemple ryu en japonais). Ils vivent au fond de la mer et sous terre et commandent au climat, aux saisons et à la fertilité de tous les êtres vivants. On peut dire qu’ils incarnent les cycles écologiques. Avec de nombreux adeptes, ils étaient présent à la cérémonie du Sûtra du Lotus où ils ont juré de protéger le Bouddha et tous ses disciples. Ils sont décrits ainsi par Zhiyi dans ses commentaires du Sûtra du Lotus.
Nanda (Allégresse) et son frère Upananda (Félicité) font pleuvoir et nourrissent la terre, ils représentent également les deux premiers stades du bodhisattva. Sagara (Océan) gouverne les eaux de l’océan et l’atmosphère. Pour Zhiyi l’océan est la perfection de la sagesse et la grandeur de la vacuité (sunyata). C’est la fille de 8 ans (jap. Ryunyo) de Sagara qui atteint l’illumination dans le chapitre XII du Sûtra du Lotus. Vasuk (Multiples-Têtes) gouverne les multiples eaux de la terre : rivières, lac, étangs ; il personnifie la samadhi (concentration et méditation) à la fois sur ce qui s’inscrit dans le temps et ce qui n’a pas de limites. Taksaka (Plusieurs-Langues) gouverne les eaux souterraines qui peuvent apparaître comme distinctes en surface mais se rejoignent sous terre ; c’est le pouvoir des mots, qui peuvent paraître différents alors qu’ils désignent des choses liées, c’est également le pouvoir de l’éloquence. Anavatapta (Sans-Chaleur) règne sur le lac glacé Manasarovar dans l’Himalaya ; il était le seul capable de calmer la brûlure causée pas les dragons inférieurs. Manasvin (Grande-Vie ou Grand-Pouvoir) représente la possibilité de contenir l’eau pour en tirer de grands bénéfices ; il représente, pour Zhiyi, la capacité de faire jaillir la bouddhéité par l’observation de la voie du milieu. Utpalaka (Étang-Obscur) vit dans l’étang où pousse le lotus. La fleur représente la cause de la bouddhéité et l’étang souillé qui représente la vie.

Les divinités jumelles Même-Nom et Même-Naissance

Nichiren cite ces deux divinités bouddhiques, en japonais Domyo et Dosho, dans plusieurs textes (EdN 34, 54 et 93, WND 272 et 342). Voici ce qu’il en dit dans sa lettre, L’unité entre mari et femme :
« Le corps d’un être humain comporte une épaule gauche et une épaule droite sur lesquelles reposent deux divinités appelées Même-Nom et Même-Naissance. Ce sont les deux divinités auxquelles Brahma, Shakra et les dieux du soleil et de la lune ont assigné le rôle de protéger chaque personne. Depuis le moment où nous entrons dans la matrice de notre mère jusqu’à la fin de notre vie, elles nous accompagnent, comme notre ombre ou nos yeux. Que nous commettions un acte mauvais ou réalisions une bonne action, elles rapportent tout aux divinités célestes sans omettre le plus infime détail, fût-il aussi minuscule qu’une goutte de rosée ou qu’une particule de poussière. Cela est relaté dans le Sûtra de la Guirlande de fleurs et cité par le Grand Maître Tiantai dans le huitième volume de la Grande Concentration et Intuition. »
Zhanran, dans son commentaire du Sûtra de la Guirlande de fleurs, dit à ce sujet que Dosho naît en même temps que la personne qu’elle accompagne et que Domyo porte le même nom ; d’où la signification de leur nom (1). Dosho (divinité féminine) est assise sur l’épaule droite pour rapporter les mauvaises actions et Domyo (divinité masculine) sur la gauche pour signaler les bonnes au roi Yama (2).
Ces divinités pourront paraître familières aux Occidentaux et aux Proches-Orientaux, elles rappellent ces personnages mythiques des religions de la Bible : un couple ange/démon l’un faisant la morale à son protégé, l’autre cherchant à le tenter, ou encore les deux anges (arabe Hafiz) chargés de recueillir les confessions des morts.
Le bouddhisme lui-même a emprunté de nombreux éléments à l’hindouisme. Il est possible que les trois couples trouvent leur origine dans les religions anciennes de l’Inde, de même que les Kushojin (ou Gushoshin) citées dans le Sutra du Maître de la médecine. Ces divinités jumelles constituent un dossier complet sur chaque être humain depuis sa naissance jusqu’à sa mort. L’une se charge du bon comportement, l’autre des mauvaises actions et vont les présenter, selon les sources, soit à Shinku, le premier des dix juges en enfer, soit à Enma (2), le cinquième juge. On trouve encore, dans des contes traditionnels japonais, mention de Shimei et Shisei qui se tiennent sur nos épaules à partir du moment où nous sommes nés jusqu’au moment où nous mourrons et tiennent un compte minutieux de nos actions.
À l’instar des divinités présentées dans les enseignements bouddhiques, Même-Nom et Même-Naissance ne sont pas des entités d’essence divine, mais des fonctions de l’univers, des aspects particuliers du Dharma, elles représentent le mécanisme de la loi de cause et effet, l’une des caractéristiques de la vie, tandis que les autres couples nous assujettissent à une « autorité supérieure », nous soumettent à un jugement externe et sont l’expression du dualisme bien/mal, vice/vertu. D’ailleurs, Zhiyi, le Grand Maître Tiantai, dépasse cette dualité quand il déclare : « Les divinités Même-Nom et Même-Naissance protègent les personnes. Si la foi de celles-ci est forte, alors la protection est grande ». Bon ou mauvais karma, bonnes ou mauvaises causes peuvent donc également être sources de protection et par conséquent de développement personnel, tout est une question de conviction, d’état d’esprit.

Notes :

1 – Pourrait-il s’agir d’une allusion au nom et à la forme (skt namarupa), termes qui désignent les cinq éléments ? Dans ce cas, Même-Nom représenterait les quatre agrégats du groupe de l’esprit (skt nama) perception, conception, volition, conscience et Même-Naissance celui de la forme (skt rupa). Nous pouvons également remarquer que Même-Nom est masculin et Même-Naissance est féminin ce qui nous ramène à cet adage : l’homme donne le nom, la femme donne la vie…
2 – Yama
(jap. Enma) divinité de la mythologie indienne reprise par le bouddhisme est décrit sous divers aspects : Seigneur de la mort, qui préside au jugement des morts, Dharmaraja, le juge roi du Dharma, il est également le maître du monde des esprits affamés. Fils de Vivasvan (ou Vivasvat), le dieu de la lumière ou du soleil levant, qui est la mesure du temps, Yama représente le temps et la mort. Lui et sa sœur jumelle Yami auraient été les premiers êtres à mourir, devenant ainsi les maîtres des séjours infernaux.

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