Éveil et nirvana

Si l’on se réfère au tout premier enseignement du Bouddha, le Sûtra de la mise en mouvement de la roue du Dharma (Dharmacakra Pravartana Sûtra), le but de la pratique du bouddhisme est la cessation de la souffrance inhérente à l’existence (voir les quatre nobles vérités), dont les causes résident dans notre ignorance de l’aspect réel de la vie et notre attachement à un monde illusoire. Le cycle des 12 nidanas (voir article) démontre de quelle manière cette ignorance et cet attachement créent le karma qui enferme et maintient les êtres dans le cycle ignorance/désirs/souffrance. La démarche proposée par les enseignements bouddhiques doit nous permettre de parvenir à la cessation de la souffrance (skt dukkha) en nous libérant de notre karma, en dissipant notre ignorance de la nature réelle de la vie (skt avidya) et en développant notre sagesse et notre énergie vitale. L’objectif de la pratique dépasse ainsi la seule résolution du problème du malheur. Il réside dans la création d’un bonheur indépendant de toutes circonstances, ce que le bouddhisme nomme l’Éveil, état de bouddha ou encore nirvana (1).

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Bas-relief en pierre représentant le parinirvana du Bouddha, provenant de Gandhara au Pakistan et datant du premier siècle de notre ère. DR.

Bouddha

Contrairement à certaines idées reçues, l’Éveillé ou celui qui a atteint l’Éveil – le Bouddha –, n’est pas une divinité ni un être à part. Il est d’abord un personnage historique (2), parvenu à un état de sagesse et de vitalité qu’il a voulu transmettre à ses disciples pour en faire à leur tour des bouddhas. Par respect, Shakyamuni est désigné par le nom propre Bouddha. Tandis que tout être arrivé au même état que lui peut être qualifié du nom commun de bouddha (sans majuscule). Il s’agit alors de la qualité d’Éveillé qui peut désigner indistinctement toutes les personnes ayant acquis cette qualité (bouddha Vairocana, bouddhas des dix directions, bouddha Maints-Trésors, nous-mêmes qui pouvons devenir des bouddhas ou manifestons l’état de bouddha, etc.).
Dans des domaines parfois mythologiques, parfois symboliques, le bouddha apparaît comme un personnage merveilleux. Il est paré de 32 marques caractéristiques, dix pouvoirs, 18 dharmas spéciaux, trois vertus, etc. (
3) ou encore doté des vertus de souverain, maître et parent (4). Toutes ces listes offrent un aperçu de ce que peut être un bouddha. La plupart étant postérieures à la mort de Shakyamuni, il faut cependant distinguer en elles ce qui tient de la louange inconditionnelle de disciples zélés et ce qui est le reflet d’une nature qui échappe aux perceptions de l’homme ordinaire.
Il est dit dans le chapitre II du
Sûtra du Lotus de la bonne Loi : « Elle est profonde, ô Shariputra, difficile à voir, difficile à juger la science des bouddhas, cette science qui est l’objet des méditations des tathagathas vénérables ; tous les shravakas et les pratyekabouddhas (5) réunis auraient de la peine à la comprendre. » Ainsi, devenir bouddhiste, s’engager sur la Voie de la libération, reviendrait-il à s’aventurer sur un chemin dont l’issu se perd dans l’obscurité de notre ignorance et à utiliser des moyens pour une fin qu’on ne connaît pas ? Apprendre, c’est nécessairement se confronter à l’inconnu. L’enfant qui entre à l’école maternelle n’a aucune idée de ce à quoi le prépare l’éducation nationale – entre autres son futur métier. Il fait confiance à ses parents et aux enseignants, ce qui représente le premier stade de la foi. Ce n’est qu’en avançant dans ses études qu’il commencera à entrevoir les réalités du monde du travail et à, éventuellement, se passionner pour ses futures activités professionnelles. Il en est de même pour le bouddhisme. Shakyamuni précise bien ibid. que les auditeurs et les bouddhas-pour-soi ne peuvent appréhender la sagesse du bouddha. Autrement dit, cette sagesse est au-delà de l’intelligence, du discernement ou de la connaissance, elle est un état de vie englobant à la fois le corps, l’esprit, soi et son environnement (voir Trois mille mondes). « La bonne loi, ô Shariputra, échappe au raisonnement, elle n’est pas du domaine du raisonnement. » ibid. Certains moines bouddhistes se présentent parfois en philosophes, ils donnent l’impression que leur démarche est purement intellectuelle. S’il en était ainsi, de quelle utilité seraient les pratiques physiques telles que récitations de sûtras, mudra, mantra, etc. ? Il suffirait d’étudier les textes pour devenir bouddha par le seul pouvoir de la réflexion.
Partant de ce qui a été dit plus haut, nous n’aurons pas la prétention de définir précisément ici ce qu’est un bouddha. Nous pouvons cependant relever certains de ces aspects significatifs et explorer quelques points de vue tirés des enseignements de divers écoles et courants bouddhiques qui se rapportent à lui : le nirvana, l’Éveil (et non l’illumination comme il est parfois indiqué en français), l’état de bouddha, etc.
Le mot bouddha (skt et pali buddha, chin. fotuo, jap. budda ou butsu) qui signifie en sanskrit éveillé ou éclairé s’applique aussi bien l’Éveil parfait, absolu, sans régression à la réalité ultime du Dharma (en sanskrit anuttara-samyak-sambodhi), qu’à la compréhension d’un dharma, une vérité, un reflet de la réalité absolue (6). Ce second sens plus restrictif est décrit dans de nombreux sûtras (7).
Historiquement le terme semble être né avec le bouddhisme, il ne fait pas partie de ses emprunts aux religions qui l’ont précédé. Il pourrait même avoir été attribué à Shakyamuni bien après sa disparition, les premiers sûtras ayant été rédigé au plus tôt cinq siècles après sa mort, nous n’avons aucun témoignage direct de ses propos ni de ceux qui l’entouraient. Cette originalité se comprend. Même si elles décrivent des États de sapience ou de connaissance qui se rapprochent de l’Éveil, les religions anciennes, nous considèrent comme les sujets de forces divines ou universelles qui nous dépassent, et avec lesquelles nous nous efforçons de composer, une situation que décrivent précisément les six mondes de la cosmologie indienne. L’enseignement de Shakyamuni, en revanche, nous place au premier plan de l’univers, dans la mesure où notre qualité même d’être humain nous permet d’accéder à la bouddhéité, tout comme lui-même.

Nirvana

Le nirvana, mot sanskrit (en pali, nibbana), est le devenir, après sa mort, d’un bouddha accompli. Voilà la définition la plus brève que l’on puisse en donner. Ce concept, antérieur au bouddhisme et partagé avec l’hindouisme et le jaïnisme, signifie extinction. Il ne faudrait pourtant pas le prendre au sens de disparition ou d’anéantissement – à ce propos la sonorité de sa traduction en japonais par nehan peut rappeler le terme néant à un Français –, mais plutôt comme le refroidissement d’une brûlure, d’une fièvre ou d’un échauffement physique.
Une grande partie des écoles bouddhiques semblent accorder à la vie une valeur négative en affirmant que celle-ci n’est que malheurs et souffrances. Elles proposent, avec le nirvana, une sorte « d’issue de secours », une sortie du cycle des vies et morts, le samsara, pour un ailleurs heureux et paisible. D’autres, principalement du Mahayana, présentent les difficultés de la vie comme le moyen indispensable de parvenir à l’Éveil. Certains grands maîtres de ce courant, par exemple Nagarjuna (8), Zhiyi et Nichiren, vont jusqu’à faire du nirvana et du samsara deux points de vue convergents d’une même réalité. Selon eux, il n’existe pas de nirvana en dehors de notre monde, la bouddhéité est une question d’état de vie, de sapience et de conscience, non un univers en soi.
Voyons maintenant le processus de l’accès à la bouddhéité ou au nirvana, selon les grands courants du bouddhisme. Sans nous attarder sur les diverses méthodes et pratiques ce qui dépasserait très largement le cadre de ce blog !

Hinayana

Les écoles bouddhiques dites « anciennes » ou « archaïques » possèdent deux caractéristiques qui leur sont propres. C’est d’abord une Voie laborieuse et graduelle qui demande de nombreuses vies à ceux qui l’empruntent pour parvenir à son aboutissement, le nirvana, et, autre caractéristique, cet aboutissement consiste à éliminer illusions, passions et désirs pour échapper au cycle naissance/mort du samsara. Il ne s’agit pas pour ceux qui recherchent cette Voie de devenir indifférents aux autres et à eux-mêmes pour ne plus souffrir, mais plutôt de briser les attachements à la vie et à leur ego qui les maintiennent dans le samsara. Dans ce sens, le nirvana est un état de bonheur permanent « hors du monde » ou les notions de bien et de mal ainsi que du soi disparaissent au profit d’une perception suprapersonnelle. On considère que, parvenu au nirvana, le bouddha n’a plus d’influence positive sur le monde par sa sagesse ou son esprit, seules ses reliques conservent encore une part de son pouvoir. Il est résulté de cette croyance un culte des reliques des grands maîtres, présent dans tous les pays bouddhistes et concernant même les écoles du Mahayana, y compris celles de Nichiren.
Le Theravada (9), autre école ancienne, distingue deux sortes de nirvanas. Le premier est celui de l’arhat (10) qui a éliminé toutes les illusions et ne renaîtra plus dans les six voies (mais peut-être au ciel), ainsi que l’anagamin (le sans-retour) qui en est à sa dernière incarnation, mais reste encore rattaché au monde des souffrances du fait qu’il possède un corps. C’est ce que l’on appelle le nirvana du reliquat ou incomplet. Le second est celui auquel le bouddha parvient à la mort, lorsqu’à la fois le corps et l’esprit, sources de souffrances, s’éteignent. C’est le nirvana sans reliquat ou complet (skt parinirvana).
Si l’entrée dans ce nirvana complet, condition de l’Éveil parfait, nécessite pour les adeptes du Hinayana de nombreuses vies, comme nous l’avons dit, il est logique que les progrès que ceux-ci ont réalisés d’existence en existence se manifestent au présent. Pour caractériser ces progrès, les textes bouddhiques font donc état des quatre saintes voies, celles des auditeurs, bouddhas-pour-soi, bodhisattvas et bouddhas (voir les dix états de vie) ou encore de stades successifs dans le mérite : la personne ordinaire non-éveillée, celui qui est entré dans le courant et pourra atteindre le nirvana après sept vies de plus, celui qui l’atteindra dans sa prochaine existence, le sans-retour qui ne renaîtra pas dans ce monde, mais sera réincarné dans un des royaumes célestes pour remplir les conditions finales du nirvana et enfin les dignes d’offrandes, les arhats, qui entreront dans le nirvana au terme de cette vie et ne connaîtront plus de renaissance.
Ne parvenaient aux étapes finales, que ceux qui avaient déjà acquis dans leurs vies passées un « bon karma ». Dans la logique de ces écoles, cela excluait les personnes dont la naissance et les qualités personnelles ne pouvaient en être le reflet, ce qui comprenait les membres des castes inférieures, les criminels et les hommes mauvais, les femmes, etc. En conséquence, au sein du sangha, la communauté bouddhiste, on trouvait une sorte de hiérarchie spirituelle, basée sur l’avancement de chacun sur la Voie du nirvana (10). En fait, il s’agissait plus exactement d’une double hiérarchie, un même « état d’avancement » étant attribué aux hommes et aux femmes, mais pas d’un niveau équivalent. Selon certains textes, ces dernières étaient capables d’atteindre le niveau de l’arhat et d’accéder au nirvana. Un recueil, les Therigatha (Versets des nonnes anciennes), contient des dizaines de témoignages sous forme de poèmes sur des femmes qui auraient atteint le but ultime. Pourtant dans le cadre de la vie monacale, le plus novice des hommes dans sa hiérarchie avait la primauté sur la plus élevée des femmes. D’autre part, l’égalité (religieuse) entre les sexes n’était pas unanimement exposée dans les sûtras et commentaires ni historiquement démontrée dans le quotidien des bhikkus (11) contemporains du Bouddha. Les textes anciens nous indiquent que les femmes devaient – symboliquement ou « par magie » – renoncer à leur féminité pour franchir les dernières étapes vers l’Éveil.
Ajoutons enfin que c’est sur l’insistance de son neveu Ananda que Shakyamuni a consenti à ce qu’elles constituent des communautés religieuses, et encore, en leur imposant des règles supplémentaires à celles qui régissaient les hommes (12). Que penser des réticences du Bouddha ? Nous pourrions y voir une volonté de sa part de protéger les nonnes d’une société hostile en les faisant dépendre des moines. Ou, certaines de ces règles ont pu été ajoutées postérieurement et attribuées à tort à celui-ci pour leur donner force de loi. Quoi qu’il en soit, les communautés féminines rattachées au bouddhisme ancien ont peu à peu disparu d’Inde, puis du Sri Lanka vers le Xe siècle de notre ère. C’est d’ailleurs dans ce pays que l’école theravada a été la première à réadmettre les nonnes au XXe siècle.

Mahayana

Le Mahayana se différencie du Hinayana par la notion de bodhisattva. Ce qui explique pourquoi ce courant religieux est ouvert sur la société, alors que le second est resté essentiellement monastique. Le bodhisattva renonce au nirvana pour rester dans le monde du samsara afin de sauver les êtres humains en les menant sur la voie de l’Éveil. Il lui faut nécessairement vivre parmi eux plutôt que dans l’enceinte monastique. Malgré ce renoncement à l’extinction, les doctrines du Mahayana n’abandonnent pas le concept du nirvana. Quand elles l’appliquent aux bodhisattvas, elles le qualifient de non-statique (skt apratisthita-nirvāṇa), ne résidant ni dans les activités impures du samsara ni dans le nirvana statique et « hors monde » des arhats. Libéré de son karma et doté de la sagesse infinie, le bodhisattva n’a plus à s’impliquer dans le processus des vies et morts. Mais tant qu’il existe des êtres dans le malheur et la douleur, sa compassion lui fait refuser la paix de la cessation. Il ne peut donc y avoir de nirvana définitif qu’une fois le samsara vidé de tous les êtres qui souffrent.
Dans de nombreux textes du Mahayana, essentiellement les plus anciens, la voie vers l’Éveil n’est pas réservée aux seuls bodhisattvas, les auditeurs et les bouddhas-pour-soi peuvent y prétendre. Pour ces deux « modèles » de pratiquants, que l’on appelle les personnes de deux véhicules, l’Éveil se limite à l’extinction du désir et de la douleur, tandis que le bouddha, lui, parvient à l’Éveil suprême correct et complet. Cette distinction est définie dans les textes du Mahayana comme l’Éveil inférieur pour les auditeurs, les arhats et les bouddhas-pour-soi et un Éveil supérieur fait de connaissances multiples, de pouvoirs magiques et d’une multitude de caractéristiques merveilleuses. Le bodhisattva, le seul à pouvoir y prétendre, est présenté comme un être doué des qualités les plus extraordinaires. Souvent si extraordinaires que l’on comprend que pratiquement aucun des bodhisattvas décrits dans les Sûtras, y compris celui du Lotus, n’est un personnage historique. Ils sont à l’évidence le fruit des méditations de moines désireux de léguer à la postérité des figures idéalisées incarnant l’esprit du bouddhisme à son plus haut degré. Les historiens s’accordent sur le fait que de nombreux ajouts ont été faits à des enseignements authentiques du Boudda avant l’époque où ils ont été fixés par écrit. Certains sûtras sont même apocryphes (13).
La priorité donnée à la vie monacale dans les divers courants du Hinayana a fait que ceux-ci se sont peu répandus en dehors de l’Inde continentale, Sri Lanka, la Birmanie et la Thaïlande. En revanche, le Mahayana a été largement diffusé par les moines, les voyageurs et les marchands au Tibet et, à travers la route de la soie, en Asie centrale et en Asie de l’est jusqu’en Corée. En raison principalement des conquêtes mongoles et musulmanes, ce courant a pratiquement disparu du sous-continent indien et des actuels pays turcophones, vers la fin du Haut Moyen Âge. Il a toutefois prospéré en Chine, Corée et Japon. Le contenu des sûtras du Mahayana fixé par l’écriture n’a plus varié. Mais certaines affirmations, acceptées avec réticence par une culture profondément patriarcale comme l’Inde, ont pu trouver un écho plus favorable dans ces nouveaux pays. Parmi ces textes, nous trouvons le
Sûtra de la vie infinie, le Sûtra de l’entrée à Laka, le Sûtra de la reine Srimala (ou du rugissement du Lion) et naturellement le Sûtra du Lotus (14). Si le premier propose un compromis (le bouddha Amitabha a fait vœu de transformer les femmes en hommes pour leur permettre d’atteindre la Terre pure, un monde vertueux, dépourvu de mal, de souffrance et d’impureté !), les autres textes établissent une égalité de « mérites » entre hommes et femmes, quelles que soient leur extraction et leur moralité. Le Sûtra de la reine Srimala prend la forme d’un sermon prononcé par une femme, ce qui est inhabituel dans les textes bouddhiques. Tout comme le Sûtra du Lotus, il expose la doctrine du véhicule unique (15) et précise que la nature de bouddha est inhérente à tous les êtres sensibles.

Sûtra du Lotus

Aboutissement du Mahayana selon Zhiyi, cet enseignement (c’est le sens du mot sanskrit sûtra avant de signifier livre) se caractérise du « fond bouddhique » par un certain nombre d’affirmations. Parmi celles-ci : tous les êtres sensibles possèdent une nature de bouddha innée, non-révélée (skt tathagatagarbha), et la bouddhéité n’est plus accessible aux personnes des deux véhicules – on pourrait même ajouter des trois avec celui des bodhisattvas. Ceux-ci sont remplacés par le véhicule unique, le Sûtra du Lotus lui-même, ce qui est annoncé par la phrase du chapitre II du Lotus de la Bonne Loi « Il n’y a qu’un seul véhicule, ô Shariputra, qui est le véhicule des bouddhas » et développé dans la parabole des Trois chariots et de la maison en feu, ibid. chap. III.
L’accès à l’Éveil n’est pas restreint, puisque tous les êtres peuvent emprunter le véhicule unique, hommes ordinaires, femmes, incroyants irréductibles (skt iccantika), hommes mauvais, y compris Devadatta qui a tenté à plusieurs reprises de tuer le Bouddha. Par contre, ceux qui croyaient avoir atteint l’état d’arhat par les pratiques traditionnelles sont dans l’erreur : ce qu’ils prenaient pour une expérience du nirvana n’était qu’une illusion, une halte de repos sur le chemin de la bouddhéité parfaite (parabole de la cité illusoire ibid. chap. VII). Shariputra, connu comme le représentant des auditeurs et l’un des plus grands arhats, qui pensait être proche du nirvana, se voit annoncer par le Bouddha qu’il est dans l’erreur lui aussi. Il atteindra bien l’Éveil, mais dans un futur très lointain ibid. chap. III. Prédiction que l’on peut interpréter ainsi : quand il aura foi en le Sûtra du Lotus et abandonnera les enseignements provisoires, ou encore, quand il prendra le véhicule unique à la place de celui des auditeurs.
Dans les chapitres IV et suivants, le Bouddha fait des annonces similaires pour de nombreux autres personnages connues comme arhats dans les textes bouddhiques antérieurs. Il élimine ainsi toute relation hiérarchique entre les bodhisattvas et auditeurs ou arhats, mais annihile du même coup leurs réalisations et leurs mérites, comme pour Shariputra.
La méthode proposée par le Sûtra du Lotus pour parvenir à l’Éveil est donc le véhicule unique (nous avons vu, note 16, que le terme de véhicule désignait une méthode ou une Voie). Ce véhicule, nous l’avons dit est le Sûtra du Lotus lui-même qui devient un chemin, une pratique, l’Enseignement ultime. Ainsi que le dit le Bouddha, chap. XXVII ibid. : « …je vous transmets cet état suprême de bouddha parfaitement accompli, qui est arrivé jusqu’à moi après d’innombrables centaines de mille de kôtis de kalpas. Vous devez, ô fils de famille, le recevoir, le garder, le réciter, le comprendre, l’enseigner, et le prêcher à tous les êtres… »
Accepter de recevoir le Sûtra et donc lui faire confiance, le conserver dans son cœur ce qui signifie croire en lui, le réciter, l’étudier pour le comprendre, enseigner ce que l’on en a compris et le propager, tel est donc le véhicule unique. Tout ceci demande avant tout d’avoir foi en lui. Voilà pourquoi, celle-ci est le centre de son message. Abandonner les trois véhicules pour le véhicule unique signifie-t-il pour autant abandonner tous les enseignements provisoires pour ne se consacrer au seul Sûtra du Lotus ? C’est un vieux débat dans lequel nous ne rentrerons pas. Nous remarquerons simplement que dans ses écrits Nichiren se réfère à de nombreux autres sûtras et que, d’autre part, ce texte reprend beaucoup de concepts exposés précédemment tels que les quatre saintes vérités, la vacuité, l’origine interdépendante, etc. Peut-on les abandonner sans trahir le Sûtra du Lotus ?
Cet enseignement, nous pouvons le constater, s’écarte du modèle progressif qui a été celui du bouddhisme ancien et continue à caractériser la majorité des courants aujourd’hui. À la place d’un travail sur soi patient et gradué, il propose un modèle d’Éveil soudain (ou tout le moins rapide) dans lequel le tournant définitif est la compréhension qu’il n’y a qu’un véhicule unique et que nous sommes tous destinés à devenir bouddha. Cet éveil soudain est exposé dans le chapitre XII du Sûtra, qui, comme quelques autres sûtras cités plus haut, traite en même temps de l’accession de tous les êtres à la bouddhéité à travers l’Éveil de la fille de Sagara, le roi-dragon (16). Notons au passage que ce qu’une « simple fille » accomplit, aucun des grands disciples n’en est capable.
Le Japon est le pays d’Extrême-Orient qui offre aux historiens le plus d’informations sur l’implantation du bouddhisme dans la société. Cette religion a été introduite sur l’île au VIe siècle par des moines chinois à la demande du prince Shotoku admiratif de la culture de leur pays. Ce sont les enseignements du Mahayana, les plus répandus en Chine qui ont été privilégiés, en particulier, les Sûtra de Vimalakirti, de la reine Shrimala et du Lotus. Jusqu’au milieu de l’ère Heian (794-1185), le pays reconnaissait aux femmes une certaine autonomie. Puis progressivement, elles ont vu leurs droits et libertés se restreindre, tant dans la société civile que religieuse. Ainsi, à l’époque suivante (Kamakura) les monastères n’ont plus été accessibles à celles qui désiraient mener une vie religieuse. Si une femme décidait de prononcer ses vœux, elle adoptait le statut de nonne séculière (jap. ama) et rester dans la société. Curieusement, pourrions-nous dire, les Japonaises ont été les victimes autant de causes économiques que de la misogynie qui subsistait dans les enseignements indiens du bouddhisme (17), malgré le contenu des sûtras les plus en vogue.

Écoles Nichiren

Les écoles Tiantai/Tiendai (sino/japonaise) et Nichiren s’accordent sur l’ensemble « novateur » contenu dans le Sûtra du Lotus, ci-dessous (ce qui ne signifie pas que certains de ces concepts ne se retrouvent pas dans d’autres textes bouddhiques).
a – l’état de bouddha et l’inclusion mutuelle des dix états (voir les dix états de vie)
b – la bouddhéité des personnes des deux véhicules, des femmes, des personnes mauvaises, de tous les êtres vivants et pas seulement les humains, donc des plantes et jusqu’aux êtres insensibles (jap. samoku jobutsu)
c – l’Éveil sans changer d’apparence (jap. sokushin jobutsu)
d – la voie directe vers l’Éveil (jap. jikido)
e – le bouddha atemporel
f – Identité du cycle vies et morts avec le nirvana (jap. soji soku nehan) (18)
Tous ces concepts sont liés ou, plus exactement, ils sont induits par la théorie de l’état de bouddha.
Nous l’avons vu dans l’article sur les trois mille mondes, il existe dans un instant de la pensée dix états de vie, dont l’état de bouddha, définissable comme la capacité, pour une personne ordinaire, à manifester le même pouvoir, la même sagesse que le bouddha accompli. Chacun de ces états (y compris l’état de bouddha), soit est apparent et s’exprime, soit il reste latent. Dans ce cas on le dit inclus dans l’état qui est apparent, puisque bien qu’invisible sur l’instant présent, il peut se manifester dans celui d’après (19).
De même que les autres états, l’état de bouddha ne se limite pas à la personne constituée des cinq agrégats, il « couvre » également son environnement humain et non-humain, sensible et non-sensible. Voici ce qu’en dit Nichiren dans La doctrine des trois mille mondes – WND 180 : « En ce qui concerne les plantes et les arbres, Le scalpel de diamant (20) déclare : « Une plante, un arbre, un caillou, un grain de poussière, tout cela possède la nature et la sagesse de Bouddha et la fonction de les manifester à travers le mécanisme de cause et effet […] Si l’état de bouddha est présent chez les êtres non-sensitifs, à plus forte raison existe-t-il chez tous les êtres humains quels qu’ils soient. » (21)
Revenons sur la quasi-instantanéité de l’Éveil de la fille de Sagara dans le Sûtra du Lotus. Nous assistons en quelques instants à un processus qui, dans les enseignements antérieurs, auraient pris plusieurs vies. Cette scène illustre ce que l’on appelle la Voie directe. Certains commentateurs, notamment Saicho, fondateur de l’École japonaise Tendai, insistent sur l’immédiateté de cette réalisation et en déduisent que la bouddhéité ne nécessite pas forcément trois incalculables kalpas (éons) de pratique, comme cela était couramment admis. D’après Saicho, le Sûtra du Lotus offre une « Voie directe », grâce à laquelle certaines personnes peuvent atteindre la bouddhéité « dès ce corps » ou sans changer d’apparence (22).
Rappelons que dans les autres courants du bouddhisme, même le Mahayana, de nombreuses vies sont nécessaires pour parvenir à l’Éveil. En conséquence, seul un être très avancé sur la Voie peut y parvenir. Cet être, qui a déjà acquis des capacités hors du commun et s’est débarrassé de son mauvais karma, est souvent décrit comme un être extraordinaire, doté de toutes les vertus, et capables de prodiges (par exemple, les descriptions de bodhisattvas merveilleux dans les textes du Mahayana ou les pouvoirs du Bouddha, capable de voir dans tous les mondes de l’univers, de léviter, d’émettre un rayon depuis son front, d’avoir une langue qui monte jusqu’au ciel, etc.).
Loin de cette « magie », la Voie directe décrit le cas de ceux qui parviennent à l’Éveil avec les capacités d’un être ordinaire, sans avoir changé d’apparence d’une façon extravagante au cours de leur vie. L’une des raisons de cette divergence dans la notion du bouddha provient de ce que l’enseignement de Nichiren se présente comme le bouddhisme de la récolte, tandis que l’enseignement de Shakyamuni est celui de l’ensemencement (23).
Il existe une autre façon d’interpréter la voie directe et l’éveil sans changer d’apparence : l’état de bouddha que le disciple de Nichiren fait apparaître dans sa vie quotidienne, sans pour autant être parvenu à un haut degré d’Éveil. Par l’effet d’une pratique alimentée par la foi (ou la confiance d’un débutant), il se manifeste à travers les « résultats » ou bienfaits (24). Cette possibilité découle de ce que tous les êtres possèdent originellement la nature de bouddha à l’état latent. Ainsi, qu’il soit novice, homme « mauvais », femme, enfant, tout pratiquant peut accéder à cet Éveil-là.
La nature de bouddha innée nous amène à un autre concept, celui de l’Éveil atemporel ou primordial, encore appelé Éveil originel (jap. hongaku), opposé à l’Éveil différé (jap. shigaku), nous allons voir pourquoi. Cet Éveil atemporel serait celui dont les êtres vivants sont pourvus depuis toujours. Selon Ashvaghosa (25), dans un passé si lointain qu’il tend vers un temps infini, ces Éveils, originel et différé, n’en formaient qu’un. Soumis au temps, dans notre monde de Saha, la nature atemporelle de l’existence est devenue imperceptible aux êtres vivants. Ainsi serait née la distinction entre les deux Éveils, entre l’état de l’homme ordinaire et celui de bouddha. Nichiren traite longuement de ce sujet dans Le choix du cœur du Sûtra du Lotus – WND 235 adressé à Toki Jonin.
Dans ses écrits sur les femmes ou les lettres qu’il leur adresse, Nichiren n’a pas l’ambiguïté des textes bouddhiques indiens à leur égard. Nous constatons qu’il est, parmi les fondateurs d’école bouddhique, celui qui leur accorde le plus d’importance, à l’égal de l’homme déclare-t-il dans plusieurs lettres, comme dans La réalité ultime de tous les phénomènes – EdN 40 : « Il ne doit pas y avoir de discrimination entre ceux qui propagent les cinq caractères de Myoho renge kyo à l’époque de la Fin de la Loi, qu’ils soient hommes ou femmes. » Comme nous l’avons vu précédemment, à son époque, les Japonaises étaient reléguées à un rang inférieur à celui des hommes. Ce n’est donc pas la « pression sociale » ou religieuse qui a dicté sa position à Nichiren, au contraire. Nous trouvons ce qui l’a motivée dans de nombreuses lettres qu’il serait trop long de citer ici. L’article accessible en note 24 en fournit de nombreux extraits. À leur lecture, nous comprenons que Nichiren se réfère à des principes exposés dans le Sûtra du Lotus tels que la nature de bouddha inhérente à tous les êtres sensibles, l’Éveil sans changer d’apparence ou encore le véhicule unique, puisque celui-ci efface toute hiérarchie (26). Citons tout de même ici, ce texte éloquent de Nichiren : « Dans le volume cinq du Sûtra du Lotus, la fille du Roi-dragon dit : « Je dévoilerai la doctrine du Grand véhicule, je délivrerai de la douleur les êtres ». Quelle est cette doctrine du Grand véhicule ? C’est le Sûtra du Lotus. Et que signifie douleur des êtres ? Il ne s’agit pas de la souffrance des êtres dans le monde de l’enfer, pas plus que dans le monde des esprits faméliques. Il s’agit tout simplement de la vie des femmes, ces êtres dans la souffrance. On parle des cinq entraves et trois obéissances, les trois personnes à qui elles doivent obéir et les cinq choses impossibles à réaliser (27). La fille du Roi-dragon était une femme, elle avait fait l’expérience de la souffrance des femmes et elle les comprenait. C’est pourquoi elle se sentait concernée par cette unique tâche : guider et aider les autres femmes. » Shushishin gosho (Sur le souverain, le maître et le parent).
Enfin, nous remarquons qu’il a écrit un grand nombre de lettres à des femmes, ce qui montre que celles-ci étaient nombreuses à suivre ses enseignements, qu’elles soient ou non nonnes séculaires.

Nirvana et samsara

Nichiren évoque parfois le nirvana définitif, le parinirvana, dans lequel le bouddha décide d’entrer dans l’extinction suprême. Cependant, le plus souvent, il définit le nirvana comme l’un des deux aspects de la réalité (shoho jisso), l’autre étant le cycle des vies et des morts. Ce premier aspect de la réalité que la personne ordinaire ne peut saisir, explique-t-il, est accessible au bouddha réalisé mais aussi au pratiquant qui a foi en le Gohonzon et Nam myoho renge kyo. Parmi ses commentaires sur le sujet, il écrit dans Les désirs terrestres mènent à l’illumination – EdN 35 : « Pour saisir que les souffrances des naissances et des morts sont le nirvana (28), il faut s’éveiller au fait que la vie en soi, qui traverse le cycle des naissances et des morts ne connaît ni naissance ni disparition. On lit dans le Sûtra du bodhisattva Sagesse-Universelle que ‟sans se couper des désirs terrestres ni se séparer des cinq désirs, ils peuvent purifier tous leurs sens et effacer toutes leurs fautes“. Il est dit dans La Grande Concentration et intuition que ‟l’ignorance et la poussière des désirs sont l’illumination et les souffrances des naissances et des morts sont le nirvana“. » Et dans Conversation entre un sage et un ignorant – EdN 13 : « Si vous redoutez vraiment le cycle des naissances et des morts et aspirez au nirvana, si vous persévérez dans votre foi et recherchez avec ferveur la Voie, alors les souffrances du changement et de l’impermanence ne seront plus que le rêve d’hier et le réveil de l’illumination deviendra la réalité d’aujourd’hui. »
Contrairement à d’autres courants bouddhiques, Nichiren n’est pas revenu sur l’existence d’un atman, une âme qui transmigrerait de corps en corps pour, un jour, se désincarner définitivement en accédant au nirvana.
S’il cite plusieurs fois le nirvana dans ces écrits, comment définit-il le devenir ou la destination d’un Éveillé après sa mort ? La majorité de ses contemporains japonais, même ceux qui récitaient le
Sûtra du Lotus, et nombre de bouddhistes continentaux croyaient en une notion particulière de l’Éveil : la Terre pure du Bouddha Amitabha, un univers hors du nôtre, accueillait après leur mort les pratiquants méritants (29). C’était seulement dans ce monde dépourvu des impuretés et des malheurs qui souillaient le nôtre qu’ils pouvaient réaliser l’état de Bouddha et accéder au nirvana. Ce n’est pas son cas. Il fait parfois référence à la Terre pure, sans doute parce que cette croyance très répandue était parlante pour tous les Japonais. « Le lieu où demeure une personne qui pratique le Sûtra du Lotus, écrit-il, doit être considéré comme la Terre pure. Pourquoi se donner tant de mal à chercher autre chose ailleurs ? » (30)
Vers la fin de sa vie, cependant, Nichiren évoque « la Terre pure du Pic sacré du Vautour » (lieu où Shakyamuni a enseigné le Sûta du Lotus). Lui-même vieillissant, confronté à la nécessité de consoler des disciples qui avaient perdu des parents, des conjoints et des enfants ; la promesse de retrouvailles avec les disparus au sommet de la Terre pure du pic du Vautour apparaît fréquemment dans ses lettres (30). Si nous comparons ces textes avec ses écrits doctrinaux, nous comprenons que ce sont-là des paroles de consolation. La Terre pure du pic du Vautour n’a rien d’un lieu réel – quoique hors-monde – tel que la Terre pure d’Amitabha. Il la décrit ainsi dans L’objet de vénération pour observer l’esprit – EdN 39 : « Le monde Saha, révélé par le bouddha Shakyamuni dans le chapitre “Durée de la vie”, est la terre pure éternelle, qui n’est pas sujette aux trois calamités ni au cycle des quatre kalpa. Le Bouddha n’est pas entré dans l’extinction dans le passé pas plus qu’il ne naîtra dans l’avenir. Cela s’applique aussi à ses disciples et signifie que leurs vies sont parfaitement dotées des trois mille mondes, c’est-à-dire des trois niveaux d’existence. »
Ce passage fait référence à la cérémonie dans les airs du Sûtra du Lotus. Cette dimension « dans les airs » est une dimension éternelle, donc hors du temps, ainsi qu’il l’écrit dans La réalité ultime de tous les phénomènes – EdN 40 : « Il ne fait aucun doute, cependant, que dans ma vie présente je suis le pratiquant du Sûtra du Lotus et que, dans l’avenir, je pourrai me hisser immanquablement sur le siège de l’illumination. Si l’on juge le passé de ce point de vue, j’ai dû assister à la Cérémonie dans les Airs. Il ne peut donc y avoir de discontinuité entre les trois phases du passé, du présent et de l’avenir. »
Souvenons-nous de la définition du bodhisattva comme d’un être proche de l’Éveil qui décide pourtant d’y renoncer pour rester dans ce monde impur de saha et sauver les autres de la souffrance et nous avons, avec l’éternité de la Cérémonie dans les airs, deux aspects de la conception du nirvana de Nichiren.

Notes
1 – L’éveil s’oppose au sommeil. Dans ces deux états, la conscience existe. Dans le second, elle se manifeste sous la forme du rêve, une activité de l’esprit qui, quel que soit son but, est coupée de toute relation avec l’environnement et le présent. C’est cette comparaison que fait Nichiren dans L’Entité de la Loi merveilleuse – EdN 47 : « On pourrait comparer cela à une personne qui, dans un rêve, se voit en train d’accomplir diverses actions, bonnes et mauvaises. Au réveil, elle réalise qu’il ne s’agissait que d’un rêve produit par son seul esprit. Cet esprit correspond au principe unique de la nature fondamentale des phénomènes, le véritable aspect de la réalité (jap. shosho jisso), alors que le bien et le mal apparus dans le rêve correspondent [respectivement] à l’Éveil et à l’obscurité fondamentale. Lorsque l’on prend conscience de cela, on préfère évidemment sortir de l’obscurité liée au mal et à l’illusion et rechercher l’éveil qui se caractérise par le bien et l’illumination. »
2 –  Le Prince Siddhartha Gautama, qui a vécu vers le VIe siècle avant notre ère, surnommé le Sage du clan des Shakya, Shakyamuni, fondateur de la doctrine. La vénération dont il a fait l’objet à travers les âges lui a apporté d’autres qualificatifs tels que : Tathagata l’Ainsi-Venu, Bhagavat le Bienheureux, Jina Qui a vaincu, Susugata Qui s’en est parfaitement allé, pour ne citer que le sanskrit.
3 – Voir article sur le sujet sur ce site.
4 – (Jap.
san toku). Souverain, la capacité à juger les êtres. Maître, la capacité à les guider. Parent, la capacité à les aimer.
5 – Shravakas et les pratyekabouddhas, les auditeurs et les bouddhas-pour-soi. Deux catégories de disciples de Shakyamuni et, par extension, deux types de pratiquants: ceux qui suivent la Voie en écoutant les enseignements d’un maître et ceux qui suivent une Voie solitaire.
6 –Les textes du Hinayana distingues trois types d’Éveil :
– celui de l’auditeur qui a atteint le nirvaņa grâce à l’enseignement d’un bouddha, le shravakabuddha, appelé parfois arhat et pas toujours considéré comme un bouddha.
– celui de bouddha-pour-soi ou bouddha solitaire, le pratyekabuddha. Celui qui a trouvé la voie par lui-même, mais n’a pas les capacités de libérer d’autres êtres.
– Le samyaksambuddha, bouddha qui a atteint l’éveil pur et parfait (samyaksambodhi) par lui-même et a les capacités d’enseigner le Dharma. Atteindre cet éveil demande de suivre la voie de bodhisattva.
7 – Nous en avons des exemples dans le
Sûtra du Lotus, ainsi que celui-ci dans le Sûtra de Vimalakirti : « Or comme Vimalakirti et Manjushri disaient ces choses, dans l’immense assemblée, cent mille hommes et dieux engendrèrent l’esprit de l’insurpassable Éveil authentique et parfait, et dix mille bodhisattvas gagnèrent la patience à l’égard du néant de la naissance. » Tous ces personnages se sont éveillés à un aspect de la vérité de la vacuité et non à la réalité de tous les phénomènes, notamment les dieux pour qui la bouddhéité est inaccessible parce qu’ils résident dans le sixième monde, le ciel.
8 – Nagarjuna dans son
Traité du Milieu par excellence chap. XXV déclare :
« Il n’y a pas la moindre différence
Entre l’existence cyclique et la libération.
Il n’y a pas la moindre différence
Entre la libération et l’existence cyclique. »
9 – Nous prenons ici le terme Theravada (la voie des anciens) comme un courant particulier du bouddhisme ancien, proche du Hinayana qui est aussi appelé « petit véhicule ». Aujourd’hui, le Theravada est présent essentiellement au Sud-est asiatique.
10 –Le bouddhisme ancien est essentiellement monastique. Pour simplifier, nous dirons que les moines cherchent activement leur salut dans la religion, tandis que les laïcs font l’aumône et des offrandes aux moines pour alléger leur karma, autrement dit accumuler chance et prospérité.
11 – Bikkhu est un terme pali pour désigner un moine bouddhiste homme et bhikkhuni pour une femme. En sanskrit bhiksu et bhiksuni.
12 – Selon la tradition, Ananda a intercédé auprès du Bouddha à la demande de la mère nourricière de celui-ci, Mahapajapati, qui demandait depuis longtemps à ce qu’elle-même et toutes les femmes puissent devenir bhikkhuni.
« Seigneur, des femmes qui s’engageraient dans la vie sans demeure selon ton Dhamma et ta discipline pourraient-elles atteindre la perfection (c’est-à-dire l’illumination) ?
Oui, Ananda.
Seigneur, puisqu’elles en ont sont capables et puisque Mahajapati Gotami t’a rendu grand service, à la fois comme tante du Bienheureux et aussi, après la mort de ta vraie mère, comme seconde mère, gardienne et nourrice, pour cette raison même ce serait bien si tu permettais aux femmes d’entrer dans la vie sans demeure selon ton Dhamma et ta discipline.
– Ananda, si Mahapajapati promet d’observer huit règles supplémentaires, que cela lui tienne lieu d’ordination. »
Parmi ces huit règles nous trouvons : une nonne s’incline toujours devant un moine, même si elle est bhikkhuni depuis cent ans et qu’il vient juste d’être ordonné, ou encore, une nonne ne peut faire de reproches à un moine, mais un moine peut lui faire des reproches.
13 – De nombreux sûtras du Mahayana n’existent que sous forme de fragments dans les langues anciennes de l’Inde ou de l’Asie centrale et ceux que l’on connaît dans une version sanskrite intégrale, sont contemporains ou postérieurs à leur traduction chinoise (à partir du Ve siècle de notre ère). Les historiens s’accordent toutefois sur l’opinion qu’ils ont été fixés sous leur première forme écrite, le plus souvent en sanskrit, entre le Ier et le IIIe siècle. S’il y a donc eu une dérive, une évolution ou un enrichissement des textes depuis l’époque à laquelle le Bouddha a prononcé ses discours ou sermons, ce qui est également admis par les spécialistes, elle s’est faite lorsque les sûtras n’existaient que sous une forme orale aisément modifiable.
14 – Respectivement,
Sukhavatī vyuha sûtra, Lankāvatāra sûtra, Shrimālā devī simhanāda sūtra et Sadharmapundarika sûtra. Le Sûtra de la reine Shrimala est un prêche fait par la fille du roi Prasenajit du Kosala, soutenue par le pouvoir de Shakyamuni. Celle-ci expose la doctrine du véhicule unique et précise que la nature de bouddha est inhérente à tous les êtres sensibles (sans exception du sexe, de l’extraction ou de la moralité).
15 – Le véhicule (skt yana) peut être défini par ce qui permet de passer de l’état d’ignorance à l’Éveil ou la libération, ce qui permet d’aller « sur l’autre rive », celle de la perfection. Il s’agit donc d’une méthode, d’un enseignement et non d’une école. Le Sûtra en distingue quatre, les trois voies saintes), auditeurs, bouddhas-pour-soi et bodhisattvas, plus le véhicule unique (skt
ekayana, jap. ichijo) qui est le Sûtra lui-même selon, en particulier, la parabole de la maison en feu entre autres. D’autres écoles en décrivent deux ou encore neuf, et pour le Théravada, le véhicule unique est celui des auditeurs. En ce qui concerne le véhicule unique dans le Sûtra du Lotus, les commentateurs chinois étaient partagés sur l’hypothèse qu’il fût identique ou différent du véhicule du bodhisattva. Après tout, jusque-là, celui-ci était considéré comme le modèle dans le Mahayana et il était présenté comme supérieur aux deux autres. Dans ce cas, pourquoi ne serait-il devenu qu’un moyen approprié (jap. hoben) au même titre que ceux-ci pour accéder au véhicule unique ? Tel est pourtant le point de vue de Zhiyi, le plus répandu parmi les écoles bouddhiques de Chine et du Japon. Pour lui, le véhicule unique englobe en même temps tous les moyens (hoben). Souvenons-nous que c’est grâce à la promesse des trois véhicules que les enfants de la parabole ont obtenu le Véhicule unique qui allait au-delà de leurs désirs. Sans les uns, point de l’autre.
16 – La scène est décrite ainsi : « Alors tous les participants de l’assemblée purent voir la fille du roi-dragon se transformer en l’espace d’un instant en homme, mener à terme toutes les pratiques d’un bodhisattva, se mettre en route aussitôt vers le Monde-sans-souillure-du-sud, s’asseoir sur un lotus en pierreries et parvenir à l’illumination correcte et impartiale. » Voilà un épisode troublant pour celui qui cherche à s’appuyer sur le
Sûtra du Lotus pour ce qui est de l’égalité des sexes. La plupart des religions, philosophies matérialistes ou opinions qui n’admettent qu’une vie unique sur cette Terre tracent une séparation radicale, substantielle et éternelle entre mâles et femelles, hommes et femmes. Pour les religions du Livre, les êtres conservent leur sexe même après la mort, au paradis ou suite à la résurrection de la chair de la fin des temps. Le bouddhisme n’a jamais affirmé qu’à travers le cycle du samsara nous conservions toujours le même sexe. Dans sa vision de l’univers, le sexe, la condition sociale, les qualités, l’origine ethnique ne sont pas l’essence de l’être, ils sont l’une des résultantes de notre karma, l’assemblage temporaire des cinq éléments, ils sont donc vides de substance (voir les trois domaines de l’existence). De plus, tous les exégètes et adeptes du Sûtra du Lotus n’interprètent pas ce passage qui traite de la fille du roi-dragon dans le sens d’une transformation obligatoire de la femme en homme. Le caractère symbolique de la scène est évident : voilà un être qui change de sexe, mène à terme toutes les pratiques des bodhisattvas, se met en route vers un autre univers, puis parvient à l’Éveil, et tout cela dans l’instant ! C’est bien là une description imagée de l’éveil soudain.
Notons que ce passage figurait dans la première version du Sûtra du Lotus traduite en chinois par Dharmaraksha fin IIIe siècle, de même que le texte sanskrit qui a servi à la traduction en français de Burnouf, Le Lotus de la bonne Loi. Par contre, absente de la traduction originale de Kumarajiva, elle y a été ajoutée quelques décennies après sa mort. Faut-il voir là l’indice d’une lutte entre factions sexistes et égalitaires dans les monastères ?
17 – Voir sur le sujet l’excellent article : Histoire des femmes dans le bouddhisme japonais – point de vue de Nichiren sur la bouddhéité des femmes par Toshie Kurihara de l’Institute of Oriental Philosophy à l’Université Soka de Tokyo.
18 –
Soku signifie équivaloir, s’identifier, se transformer ou, encore, mener à. Nous le trouvons dans de nombreuses expressions telles que « les désirs/passions se transforment en (mènent à) l’illumination bonno soku bodai, le monde saha est la terre de lumière toujours paisible shaba soku jakkodo, le cycle naissances et morts s’identifie au nirvana shoji soku nehan, devenir bouddha sans changer d’apparence sokushin jobutsu, recevoir et garder (le Gohonzon) mène à la perception de l’état de bouddha inhérent à sa propre vie juji soku kanjin, l’homme ordinaire équivaut au bouddha, bompu soku goku, les trois propriétés du Bouddha se retrouvent en un seul Bouddha sanjin soku ichi, etc.
19 –Le néant est un concept étranger au bouddhisme qui lui substitue celui de la vacuité. Ainsi le phénomène qui vient à se manifester ne surgit pas du néant et, s’il disparaît, il ne retourne pas au néant ( voir Les trois vérités).
20 – Dans ce texte, Zhanran soutient la doctrine de l’Éveil pour les êtres non-sensitifs et toutes les catégories de personnes sans distinction, réfutant la position des écoles mahayanistes chinoises Huayan et Faxiang.
21 – Voici ce que Nichiren précise dans la
Transmission orale sur l’éveil des végétaux – GZ 1339 :
« Question : l’Éveil des végétaux relève-t-il du sensitif ou du non sensitif ?
Réponse : l’Éveil des végétaux est l’Éveil du non sensitif.
Question : le sensitif comme le non sensitif deviennent-ils bouddhas dans le Sûtra ?
Réponse : Effectivement.
Question : Quelle en est l’attestation scripturaire ?
Réponse : C’est Myoho renge kyo. Myoho est l’Éveil du sensitif. Renge est l’Éveil du non sensitif. Le sensitif est l’Éveil de la vie et le non sensitif est l’Éveil de la mort. l’Éveil de la vie et de la mort désigne la bouddhéité du sensitif et du non sensitif. »
22 – L’éveil sans changer d’apparence (jap.
sokujin jobutsu) ou encore l’Éveil dès ce corps. Voici ce qu’en dit Nichiren dans L’atteinte de la bouddhéité dans son principe et dans son aspect réel – WND 329 : « Le grand maître Dengyô dit : “La fille du Roi-Dragon, qui enseigna, n’avait pas pratiqué pendant des éons ; les êtres à qui elle enseigna n’avaient pas pratiqué non plus pendant des éons. L’enseignante comme les enseignés n’ont pas pratiqué pendant des éons. Le pouvoir du Sûtra de la Loi merveilleuse est de permettre de devenir Bouddha sans changer d’apparence”. Il existe par ailleurs deux formes d’Éveil sans changer d’apparence dans le Sûtra du Lotus : la doctrine éphémère enseigne l’ Éveil sans changer d’apparence dans son principe et la doctrine originelle de l’ Éveil sans changer d’apparence dans son accomplissement. C’est pourquoi l’aspect physique [d’une personne], tel qu’il est, est l’Ainsi-Venu qui, dans son état originel, est éternellement doté des trois corps. »
23 – Shakyamuni a d’abord planté la graine de l’Éveil dans la vie de ses disciples dans un passé très lointain ; il l’a nourrie pendant leurs innombrables vies suivantes pour les amener finalement à l’Éveil avec le du Sûtra du Lotus. En d’autres termes, il a exposé son enseignement essentiel dans le but de récolter l’Éveil. Cet enseignement est donc appelé le bouddhisme de la récolte.
Nichiren a concrétisé
Nam myoho renge kyo (la graine primordiale de l’Éveil, possédant en elle-même les trois étapes de l’ensemencement, de la maturation et de la récolte) sous la forme du Gohonzon. Comme son enseignement fournit la graine primordiale de l’état de bouddha, on l’appelle le bouddhisme de l’ensemencement. Les hommes qui vivent à l’époque des Derniers jours du Dharma, par définition, n’ont jamais reçu du Bouddha la graine de l’Éveil dans le passé. Ils peuvent la recevoir en pratiquant le bouddhisme de l’ensemencement qui plante la graine primordiale de l’Éveil dans leur vie. De plus, en pratiquant Nam myoho renge kyo, ils peuvent achever le processus de maturation et de récolte au cours de leur présente vie.
Transmisson des enseignements oraux chapitre XVI : « Quoi qu’il en soit, ce chapitre [chap. XVI du Sûtra du Lotus] ne représente pas l’enseignement essentiel pour le dernier jour de la loi. La raison en est que ce chapitre incarne le bouddhisme de la moisson propre au temps où le Bouddha était dans le monde. Mais seuls les caractères du daimoku constituent le bouddhisme de l’ensemencement qui convient au temps présent. »
24 – Ces résultats ou bienfaits (skt guna, jap. kudoku) signifient œuvres et vertus, œuvres étant l’action positive qui entraîne la vertu ou effet positif. Dans la Lettre au moine séculier Domyo – EdN 90, Nichiren écrit : « En matière de prière, il y a la prière ciblée et la réponse apparente, la prière ciblée et la réponse latente, la prière non ciblée et la réponse latente, et la prière non ciblée et la réponse apparente. Mais un seul point est ici essentiel : si vous croyez dans ce Sûtra, tous vos désirs seront exaucés, dans le présent et dans l’avenir. » Les résultats obtenus par la pratique du bouddhisme sont consécutifs au fait que celle-ci a pour but la purification du karma, ce qui immanquablement doit se traduire favorablement dans tous les domaines de la vie et pas seulement celui de la pensée.
25 – Ashvaghosa, 2e siècle de notre ère, philosophe, mais aussi poète. L’un des quatre grands sages du bouddhisme indien avec Nagarjuna, Aryadeva et Kumaralata.
26 – Au-delà de ces considérations doctrinales, l’attitude de Nichiren remise dans le contexte de son époque et son pays peut étonner. Dans sa lettre
Récitation des chapitres Moyens opportuns et La durée de la vie de l’Ainsi-Venu – EdN 9, il répond avec humanité et naturel à des questions très féminines, sur un sujet tabou dans le Japon médiéval, ainsi d’ailleurs que dans de nombreuses sociétés passées et même présentes à travers le monde. Objet des superstitions les plus diverses, le sang des règles étaient considéré comme impur et maléfique. Pourtant, explique-t-il à sa correspondante, « c’est un phénomène inhérent à la nature féminine, lié à la perpétuation de la graine de la naissance et de la mort ».
27 – Elles sont issues à la fois de l’Inde et de la Chine confucianiste. Les cinq impossibilités pour une femme sont de renaître dans sa vie prochaine en tant que Brahma, Indra, un roi-démon, un roi-faisant-tourner-la-roue ou un bouddha et elle doit l’obéissance, au cours de sa vie, à son père, à son mari, puis à son fils. Les cinq entraves sont également en Inde la convoitise sensuelle, la malveillance, la torpeur physique et mentale, l’inquiétude et le doute.
28 – En japonais
shoji soku nehan. Nichiren n’utilise pas le mot rinne qui est en japonais le samsara, soit les successions des passages d’une vie à l’autre de l’atman, concept issu de l’hindouisme. Il lui préfère soju traduction du sanskrit jatimara signifiant naissance-mort. Nous pouvons développer cette expression ainsi : la succession des naissances et décès des êtres dans un cycle qui ne suppose aucun au-delà, mais un état d’existence et un état de latence, ce qu’il explique ensuite.
29 – C’est ce qu’enseigne l’Amidisme ou écoles de la Terre pure, branche du bouddhisme qui préconise comme pratique principale la récitation de
Namu amida butsu au Japon ou encore Nam mô A Di Đà Phật au Vietnam.
30 – Voici le passage du
Traité pour la protection de la Nation (Shugo kokka ron) rédigé en 1259 d’où est tiré cet extrait : « Le chapitre Durée de la vie, le cœur et le noyau des vingt-huit chapitres du Sûtra du Lotus, déclare, ‘‘Et toujours depuis j’ai [Shakyamuni] été en ce monde Saha’’. Il ajoute : “[Mais] je suis toujours ici.’’ Et encore une fois, il déclare : ‘‘Ma Terre pure est indestructible’’. D’après ces passages, le Bouddha du Dharma parfait dans son essence originelle, l’Éveillé depuis le passé incommensurable, réside dans ce monde. Pourquoi devrait-on abandonner ce monde et aspirer à une autre terre ? Par conséquent, le lieu où demeure une personne qui pratique le Sûtra du Lotus doit être considéré comme la Terre pure. Pourquoi se donner tant de mal à chercher autre chose ailleurs ? » (Trad. de G Renondeau)

 

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